Millefeuille


Quand je l'ai connu, Jean-Pierre Millefeuille habitait déjà depuis longtemps rue Antoine-Bour-delle, une petite rue à côté de la gare Montparnasse. Je l'ai rencontré parce qu'à ce moment-là j'allais souvent au musée Bourdelle, et je prenais un café avant ou après à la brasserie qui fait l'angle avec l'avenue du Maine. Un vieux monsieur, grand, bien mis, portant beau comme on dit dans Balzac, souvent là en train de lire son journal, de rêver. Pas timide, plutôt bavard. Conversation, échanges. Et tout de suite, étonnement, de part et d'autre. On sait que la ville réserve toujours, et par définition, des surprises, mais on n'y croit jamais, à la rencontre, avant qu'elle n'arrive. Bref, séduction réciproque. Moi je venais de perdre mon père, alors les vieux messieurs... et lui, il me l'a dit très vite, me trouvait, ah, intéressante, un de ses mots préférés. C'était un professeur à la retraite, il avait enseigné la littérature, avec plaisir, avait écrit quelques livres, participé à quelques manuels. Pas amer, pas aigri. Oxygène.
Il m'invita chez lui. Il recevait souvent, un peu n'importe quand, beaucoup de passage, des amis, des anciens élèves, des jeunes, des moins jeunes. Grandes discussions, la littérature, l'art, la politique, l'époque.
C'était un moment bizarre. On est toujours dedans, d'ailleurs. Un flottement général, mais en même temps, lourd, pas léger, au contraire les choses, toutes les choses, semblaient en train de durcir, durcies. On ne s'y retrouvait pas, personne ne s'y retrouvait. La phrase de Hamlet, The time is out of joint, Le temps est hors de ses gonds, me venait souvent à l'esprit, une fois je le dis à Millefeuille, et lui, grand Shakespearien, il citait, récitait par coeur, il s'écria, Exactement. Plein de petits cercles dans les coins, mais pas d'ensemble. On parlait souvent du collectif, les jeunes surtout en parlaient, oui mais comment. On ne voyait pas.
Millefeuille ne demandait que ça, rencontrer des jeunes, se poser des questions avec eux, les écouter, il avait ça pour lui, pas du tout le vieux crispé sur ses acquis de pensée, ses habitudes. Une fois j'allais chez lui avec Zoé, la fille d'une amie, à une soirée organisée par quelques anciens élèves. Beaucoup de monde. Après Zoé me dit, avec la manière brutale et précise qu'elle pouvait avoir, Je ne sais pas si je l'aime, non, vraiment je ne sais pas.
Pourtant elle retourna le voir, et emmena même Léo, un amoureux. C'est là que tout a commencé.