Ugolin 690 (adultes)

LA GUEPE

Julien sirotait son verre, avachi sur sa chaise-longue, à l'ombre d'un orme formant tonnelle. Les cigales et les grillons stridulaient leur chant d'été ; le moindre mouvement risquait de troubler la torpeur équilibrée du jardin. Julien posa son verre vide sur la desserte et repris lentement la lecture de son roman.

Sa mère et sa soeur, parties pour une bonne partie de la journée faire des courses en ville, lui laissaient quelque répit : enfin tranquille ! Passer la journée seul, à faire ce que bon lui semblerait, c'est à dire, rien, et à manger ce qu'il voudrait quand il le déciderait... Il soupira d'aise et se plongea dans son livre ...
Alors que le suspense de l'histoire commençait à mollir, Julien remarqua le bourdonnement insistant d'une guêpe attirée par l'odeur du jus de fruit. Lentement, elle choisissait l'endroit idoine pour se poser. Julien ne quittait pas l'hyménoptère des yeux : son abdomen d'or et noir remuait spasmodiquement laissant apparaître l'aiguillon menaçant. Sa tête mobile, aidée de deux antennes recourbées, cherchait quelque reste invisible... Le bourdonnement s'amplifia lorsque la guêpe s'aventura à l'intérieur du verre, afin d'aller lécher le fond qui recelait enfin l'objet de sa convoitise.

Julien aimait agacer tout ce qui passait à sa portée, hommes ou bêtes. Il se mit à taquiner la gourmande en remuant son verre, en le tapotant de façon à ce que l'aiguillon de la guêpe et son abdomen fussent mouillés par le reste de boisson. Puis après quelques minutes de ce stupide jeu, il retourna le récipient et y tint la bête prisonnière. Affolée, elle se cognait le long de la paroi, se calmait, comme pour réfléchir, puis recommençait à se heurter à ce mur de transparence incompréhensible.
Julien avait repris le fil de son roman. Le détective était tout près de tirer ses conclusions sur le meurtre... sale affaire... quand il se fit descendre... pas de chance...il en avait assez de son bouquin..., personne ne trouverait donc le coupable ? Alors ses yeux se portèrent vers l'animal toujours emprisonné et simplement, parce qu'il ressentait une petite soif, il souleva un peu le verre. La guêpe sortit juste sa tête triangulaire par l'interstice. A ce moment, l'adolescent se servit du verre comme d'une guillotine : un petit craquement accompagna son geste ; les mandibules et les antennes de la bestiole s'agitèrent encore un bon moment avant que Julien, d'un petit geste circulaire du verre, crac ! ne détachât le corps de la tête.
  • Allez, fini de jouer !
Après avoir essuyé le bord du verre de son pouce, il se servit de la citronnade.

Quelques minutes après avoir absorbé le frais breuvage, inexplicablement, Julien pensa à la guêpe... Un sensation de malaise l'obligea à s'asseoir ; son pouls s'accéléra, sa bouche se paralysa. Il éprouva rapidement des difficultés pour respirer : son souffle devint sifflant. Ses mains tremblaient de façon incontrôlable. Autour de lui, tout semblait tournoyer ; comme au début de certaines migraines, son champ de vision se modifia : à sa grande stupéfaction, il avait l'impression de voir comme au travers d'un prisme, la même image répétée plusieurs fois.

La peur, plus que la douleur l'aurait fait crier si sa voix eut encore pu sortir de sa gorge. Seul, un petit chuintement aigu se libérait de sa bouche qu'il sentait difforme et raidie. Les bruits du jardin s'amplifièrent soudain : il entendit distinctement le froissement d'aile du papillon gigantesque qui vint s'installer sur la carafe géante qui faisait face à Julien, en plusieurs exemplaires. Une terreur sans nom le submergea alors que sa vie basculait vers un monde inconnu.

Peu à peu, son esprit s'embruma : il avait du mal à rassembler les quelques idées qui l'assaillaient, à la manière de flashs vite effacés. Ses pensées ne s'enchaînaient plus et ralentirent peu à peu leur course. D'un ultime effort, il tenta de retenir sa chute et tomba en travers de la desserte, avant de sombrer dans l'inconscience.

L'ardeur du soleil était déjà calmée lorsque la mère de Julien rentra, accompagnée de Nathalie, sa soeur. La soirée s'annonçait douce. On avait hâte de préparer un bon repas : des brochettes de poisson grillées.
Nathalie se dirigea vers la tonnelle, regretta l'absence de son frère. Où était-il ? Elle voulut se servir une citronnade bien fraîche après son périple en ville ; elle défit le bouchon de la carafe thermos et se versa une bonne rasade...

Au moment de reposer le verre, elle remarqua sur la desserte, le cadavre disloqué d'une guêpe : elle reconnut là, l'oeuvre sadique de son frère ! Elle en vit aussi une autre qui marchait lentement, cherchant deci-delà quelques gouttes de jus de fruit.

Nathalie, comme Julien, aimait jouer et agacer bêtes et gens, et quoiqu'elle s'en défende, elle était aussi cruelle... Elle commença à taquiner la guêpe. Elle poussa l'animal à l'aide d'une paille dont elle lui fit mordre l'extrémité, l'obligea à patauger dans de la citronnade renversée. Les petits membres glissaient et l'insecte au ventre mouillé tâchait de s'en sortir pour rejoindre un endroit plus sec. Enfin, la guêpe réussit à s'approcher de la base transparente du verre, s'y cogna puis essaya de l'escalader. Nathalie enleva le verre et par jeu, y enferma la guêpe. L'insecte s'agita, s'affola, se projeta contre la paroi. Il retrouvait son calme juste le temps de se reposer, comme pour réfléchir. Il s'immobilisa soudain face à Nathalie, les pattes antérieures grimpant contre le verre, l'abdomen remuant au rythme de sa fatigue. Ses yeux fixaient l'adolescente, ses mandibules jaunes s'ouvraient et se refermaient comme pour crier : « Nathalie ! Nathalie ! « 
- Nathalie ! Nathalie ! Ton frère n'est pas à la maison ! Viens m'aider !

L'appel de sa mère troubla l'observation de Nathalie. Elle souleva alors un peu le verre : la guêpe passa la tête par l'interstice ...

- Allez, fini de jouer ! J'arrive, maman, j'arrive !

Nathalie laissa le corps de la guêpe s'agiter dans le verre retourné et la tête remuer désespérément ses antennes et ses mandibules à l'extérieur quelques secondes : un petit craquement se fit entendre lorsque, d'un geste circulaire, elle détacha la tête du corps...