Trimela 227 (adultes)



Mystères au jardin

-Maman, Maman, écoute le petit oiseau comme il chante,  il va sûrement faire beau aujourd’hui !

Madeline était encore de bonne heure ce matin. Le soleil à peine levé, elle ouvrait déjà un œil, jetait sa couette à ses pieds et sautait de son lit pour ouvrir les volets. Le clocher venait de sonner huit heures et fît résonner ses 123 coups de cloches. Une lumière printanière entra délicatement dans la chambre et éclaira la petite fille qui se mît à regarder par la fenêtre. Mais le rouge-gorge était déjà parti réveiller un autre enfant !

Une légère odeur de pain grillé remplie l’atmosphère et la fillette descendît l’escalier pour aller rejoindre sa maman. La cuisine, petite mais fonctionnelle, ressemblait à la maison : chaleureuse et confortable. A l’origine, ce cottage se nommait «Lagune » ; il appartenait au grand-père de Madeline qui naviguait par-delà les océans. Il trouva approprié de nommer son nid douillet comme  cette étendue d’eau protégée des flots. Mais de ce nom il ne restait que « Gune », un gros coup de vent une nuit et on ne retrouva pas au matin la première syllabe. Malgré tout, le toit de chaume et le lierre sur la façade sublimaient la maison.
A l’inverse, on aurait dit que le jardin prenait un malin plaisir à gâcher cette belle harmonie. On n’y voyait que des couleurs tristes et sombres comme cette pelouse mi-verte, mi-marron, ternie par le froid de l’hiver : des taupes y résidaient régulièrement, la parsemant ainsi de nombreux monticules de terres. Quelques pissenlits défraîchis ainsi que des champignons y demeuraient, de même qu’un nain de jardin décoloré à l’allure maussade. Malgré le printemps bien installé, et tout ce que maman avait semé, ni fleurs ni légumes n’embellissaient ce cottage : aucune pivoine, tulipe, rose, tomate…

Et pourtant, le jardin en regorgeait il y a quelques années, c’était un vrai patchwork de couleur et de senteur… La petite fille adorait s’y promener  et cueillir des fleurs qu’elle mettait en bouquet dans la maison. Chaussée de ses bottes au motif coccinelle, elle gambadait de long en large en faisant le tour des parterres, elle connaissait chaque fleur et s’amusait à marier les couleurs pour faire des compositions toutes plus originales les unes que les autres. Et maintenant, tant bien que mal, seuls l’hortensia et le cactus semblent résister à ce désert floral.

Depuis alors, Madeline s’est habituée à ne plus s’amuser dans le jardin.

Mais aujourd’hui…

-          Madeline, s’il te plaît, peux-tu aller me chercher un brin de persil et un autre de basilic au jardin ? J’aimerais préparer le repas pour ce midi, dit Maman en lui servant son chocolat chaud.
-          Oui, Maman, j’y vais tout de suite !

Elle enfila ses bottes en caoutchouc, prit son manteau et sortît de la cuisine en utilisant la porte qui donnait sur le jardin. Elle le traversa ensuite et s’en alla chercher les aromates. La fillette ne pût s’empêcher de frissonner malgré la douche chaleur qui lui caressait le visage. Elle entendit au loin la musique saccadée et joyeuse d’un accordéon ; on était dimanche et un vieux monsieur qui habitait un peu plus loin aimait beaucoup en jouer. Cela égayait le hameau d’une ambiance mélancolique mais festive.

En chemin, elle passa devant la figurine de Blanche-Neige qui trônait  désormais sur l’ancien puits.  Madeline était fière d’avoir aidé sa maman à la restaurer. Cela faisait déjà quelques années que la statuette avait quitté le jardin car avec la pluie et le vent, elle s’était abîmée. Et puis l’autre jour, en rangeant la cabane de jardin, elles la retrouvèrent et décidèrent de la remettre en état ; comme cela, le nain de jardin (dit Nin-Nin) ne sera plus seul.

La petite fille remonta donc vers la maison avec ses herbes ; elle regarda machinalement vers le rosier…

-          Maman,  vite, viens voir, il y a une rose ! Une jolie rose !

Maman sortit de la cuisine, intriguée par les cris de Madeline, et la rejoignit. Elle vit la fillette penchée devant le rosier. Tout en s’approchant, elle remarqua effectivement que ce dernier, d’habitude sinistre et morose, avec ses branches de bois en forme de mains crochues, avait pris de la couleur. Une rose… ! Une splendide et resplendissante rose blanche à peine éclose… On ne voyait qu’elle parmi les branches mortes du rosier, elle resplendissait de beauté, de clarté ; elle rayonnait et redonnait vie soudain à ce jardin jadis si morne et cafardeux.

-          Quelle rose magnifique, s’extasia Maman, j’avais oublié la beauté de cette fleur à force de ne plus la voir...
-          Et regarde, elle a déjà de la compagnie ! répondit Madeline.

En effet, à côté de la rose, elles virent une petite abeille, toute contente de venir butiner cette jolie fleur ; elle aussi semblait dire en bourdonnant : « Me voilà, moi aussi je suis heureuse de faire ta connaissance et me voici de retour parmi vous ! »

Pendant un moment, la petite fille et sa maman contemplèrent ce joli mystère au jardin…

-          Allez, repris Maman, il est temps de rentrer à la maison. Nous allons finir notre petit- déjeuner avant qu’il ne refroidisse et réfléchir ensemble à cet événement inattendu mais tellement agréable. Enfin un peu de vie dans ce paysage semi-lunaire.

Elles rentrèrent côte à côte au cottage et en se mettant à table, Madeline avança quelques théories concernant la floraison de cette jolie rose :

-          C’est bizarre quand même, je croyais que plus jamais rien ne pousserait dans le jardin, s’étonna-t-elle. Peut-être qu’un ange est passé et qu’en le voyant si moche, il a décidé qu’il faudrait un peu de couleur ? Ou alors, quelqu’un est venu cette nuit et a mis beaucoup d’engrais ?

-          Tu sais bien qu’on a tout essayé : engrais chimique, naturel, bouillie bordelaise,… Rien ou presque depuis des années. Et chez la voisine, des parterres à faire pâlir d’envie le plus aguerri des paysagistes. Non, répliqua Maman, c’est à ni rien comprendre.

Il est vrai que la dame d’à côté possédait un jardin des plus magnifique et des plus colorés. On pouvait y voir suivant les saisons des fuchsias, des lauriers roses, un mimosa, magnolia et camélia ; plusieurs sortes de rosiers, géraniums, et divers arbres fruitiers. Pourtant, Maman avait tout tenté. Alors pourquoi, presque du jour au lendemain, plus de pivoines, de courgettes ?

-          Et si c’était un mauvais sort ? s’exclama la fillette. Oui, tu sais Maman, un  méchant génie ou un mauvais lutin qui ne nous aime pas ? Et puis il a eu des remords et il a décidé de nous rendre notre jardin comme avant.

-          Voyons, ma chérie, tu sais bien que les lutins n’existent pas ! Ni les génies d’ailleurs. Ce sont des contes de fées pour enfants. Mais tu es grande maintenant, tu as presque neuf ans. Le plus étrange, c’est qu’il n’y a rien de rationnel : pourquoi plus de fleurs un jour et puis un autre, une belle rose éclot comme par enchantement  ?

La journée se passa dans une ambiance plutôt  studieuse. Madeline continua à ranger la cabane et donna la touche finale à Blanche-Neige afin qu’elle soit toute propre. Elle la reposa sur son puits, tout à côté de Nin-Nin. Maman, elle, nettoya  la maison du sol au plafond. Elles se couchèrent de bonne heure, fatiguées par cette journée de labeur et d’interrogation.

Le lendemain matin, la petite fille fût réveillée à l’aube et descendit silencieusement l’escalier. Elle commença à préparer son petit-déjeuner mais elle mourrait d’envie d’aller dans le jardin pour voir si la rose était toujours là. Après tout, elle avait peut-être rêvé… Elle ouvrit la porte, regarda du côté du rosier, et elle la vit, toujours aussi belle bien que légèrement plus ouverte qu’hier. Soulagée, elle appela sa maman qui elle aussi était descendue pour voir si le miracle d’hier avait perduré.

C’est alors qu’au même moment elles aperçurent à la droite de l’hortensia un ensemble de couleurs vives : plusieurs tulipes rouges et jaunes, ainsi qu’une belle grosse tomate bien mûre !

-          C’est incroyable, s’écrièrent-elles en cœur !

-          Voici que la nature revit et semble s’y plaire de nouveau, s’étonna avec ravissement Maman ! Regarde Madeline, notre parterre reprend ses teintes éclatantes. Dans quelques jours, si l’enchantement continue, tu pourras de nouveau faire de jolis bouquets pour la maison !

-          Mais Maman, tu as dit toi-même que les lutins et les génies n’existaient pas. Alors, c’est de la magie, oui ou non ? interrogea l’enfant.

Elle ne lui répondit pas, car elle-même trouvait ce revirement incompréhensible. Que s’est-il passé pour que, du jour au lendemain, la nature reprit son cours normal et décida soudain de s’épanouir à nouveau 

Elles retournèrent vers la maison et mangèrent leurs tartines de pain beurré en silence. Autant que Maman puisse s’en souvenir, cela faisait des années que rien ne poussait au jardin. Elle se remémora quand il regorgeait de fleurs, de senteurs et de saveurs. Madeline était encore petite mais cela ne faisait pas plus de trois ou quatre ans. La fillette aimait manipuler avec précaution le petit sécateur que son grand-père lui avait offert. Elle prenait goût à se promener avec lui au travers des allées et ils concoctaient ensemble des menus de fêtes ou des bouquets multicolores. Oui, elle devait avoir cinq ans.

Puis la tempête arriva et créa quelques dommages : la cheminée qu’il fallut consolider ainsi que le toit de l’abri aux oiseaux, quelques pierres du puits qui se cassèrent en tombant, les fils à linge qui virevoltaient joyeusement dans l’air à cause du vent. Il y eût aussi les ardoises du toit d’à côté qui se plantèrent entre les allées pour aller creuser de belles fentes sur la pelouse, l’écriteau « Lagune » sur la maison qui perdit aussi son « La »…

-          Mais non, réfléchit à voix haute Maman, ce n’était pas à la suite du coup de vent, mais plusieurs jours après… 

-          Que dis-tu Maman ?

Madeline la regardait d’un air préoccupé et lui demanda ce qu’il y avait. Maman répondit :

-          Je viens de me remémorer quelque chose : j’ai trouvé quand eu lieu le moment où le jardin s’est endormi. Tu ne te souviens peut-être pas, mais un jour, il y a quelques années, un gros coup de vent mis le désordre sur le village, et principalement dans notre hameau. Mais le vent nous épargna et nous ne déplorions que peu de dégâts. Je me souviens que les fleurs avaient résisté à l’assaut du vent. C’est seulement plusieurs jours après qu’elles se flétrirent et depuis alors, elles ne revêtirent plus jamais, sauf depuis hier, leurs robes colorées.

En réfléchissant davantage, elle fouilla dans sa mémoire et reprit chronologiquement tout ce qui se passa suite au passage de cette mini-tempête :

-          Quelques journées plus tard, deux ou trois tout au plus, la première syllabe de la « Lagune » se perdit mais bizarrement aucune trace d’elle dans le jardin, alors que le vent ne souffla qu’une nuit. Depuis, plus rien…

La petite fille regarda sa maman qui semblait intriguée, puis elle aussi entreprit de l’aider à parcourir les évènements passés :

-          Je ne me rappelle pas beaucoup, Maman, mais je sais que je t’ai aidé à ranger la cabane de jardin. J’ai même installé Blanche-Neige dans le panier en osier car elle était en mauvais état, puis on a remis les pierres sur le puits, après j’ai….

Mais Maman ne l’écoutait déjà plus… Blanche-Neige ! Bien sûr, c’est ça le point commun ! On l’enlève pour la mettre dans la cabane, et puis ensuite, plus de floraisons, ou pratiquement rien ! Et avant-hier, cette dernière réintègre son promontoire sur le puits, et voilà que soudain le jardin reprend vie ! C’est vraiment de la sorcellerie ou alors une coïncidence extraordinaire… !

Le coup de vent, la statuette dans la cabane, le « La » de lagune qui se volatilise, les fleurs qui se fanent, plus de légumes : ni couleurs ni saveurs. Et maintenant…

-          Allons, ma chérie, finissons vite ce petit-déjeuner et nettoyons les parterres. Nos fleurs et  Grosse Tomate doivent s’épanouir dans un environnement propre, sinon, elles risqueraient de se fâcher et de vouloir repartir. Qu’en dis-tu ? lui proposa Maman.

-          Oui, tu as raison, je me dépêche et j’enfile vite mes bottes ! répondit avec enthousiasme la fillette.

Et c’est ainsi que les apprenties jardinières entreprirent de récompenser cette renaissance afin que leurs nouvelles invitées illuminent leur demeure champêtre ; que les couleurs éclatantes des tulipes rivalisent de beauté avec la clarté soyeuse des roses.

La maman de Madeline espérait secrètement que le charme continue afin que le jardin repris ses parures d’antan. Cultiver soi-même pour avoir le plaisir de récolter. Pouvoir recommencer à préparer de bonnes soupes de légumes, réaliser de belles quiches à la tomate ou gratins de courgettes. Dresser de jolis bouquets de pivoines ou autres, et pourquoi pas se présenter au concours des maisons fleuries... Elles pourront retrouver les gestes d’autrefois : planter, arroser, tailler, désherber…  Quelle joie de reprendre ces habitudes passées et réveiller ainsi la nature.

Elle passa devant Blanche-Neige, s’y arrêta et essaya de comprendre pourquoi soudain ce revirement de situation.

Mais quelle idée, pensa-t-elle, c’est ridicule enfin. Irréel ! Complètement absurde ! Quelle idiote je suis ! C’est forcément un hasard, voilà tout !!

La statuette se mariait bien avec le nouveau jardin, car elle aussi resplendissait. A sa gauche, comme un garde du corps ou un soupirant, son double au masculin se tenait légèrement plus petit mais dans un geste protecteur : Nin-Nin le nain, avec un morceau de bois que la petite fille avait dû lui mettre entre les mains.

Maman s’approcha et regarda de plus prêt : oui, un vieux bout de bois…

-          Le « La » de Lagune ! s’exclama-t-elle. Qu’est-ce qu’il fait là ! Il n’y était pas hier… ! Madeline, c’est toi qui as retrouvé la syllabe de l’écriteau ?

-          Non, Maman, répondit-elle distraitement, occupée à désherber plus loin.

La maman de Madeline prit le morceau de bois et le remit à sa place sur la façade de la maison. Soudain, comme un éclair, elle constata :

-          Blanche-Neige est une fille ; « la » est un article féminin ;  rose, tulipe, pivoine, tomate…aussi…! Plus de Blanche-Neige, plus de jolies fleurs ni de potager… Et ce qui reste devient fade, triste, presque mélancolique…

Alors  elle se retourna pour regarder le nain, et il lui sembla qu’il était encore plus prêt de Blanche-Neige… Un rayon de  soleil passa sur le visage de Nin-Nin, et l’espace d’un instant, elle crût y voir… un clin d’œil…

*****