Pauline 176 (adultes)



J’ai descendu dans mon jardin,
Pour y cueillir du  romarin,
Gentil coquelicot, mesdames…
           
Je suis revenue une fois encore dans le jardin de la Grande Vigne, en cet après-midi de novembre où les premières gelées ont bruni fleurs et feuilles. Je reste  fidèle à ce lieu où tout a commencé et tout s’est terminé : il a abrité la fleur de notre amour, à la fois si flamboyante et si fragile, fleur dont, je le  sais désormais, la racine est définitivement morte.
Je ne peux oublier le contenu d’une lettre envoyée par un ami bien intentionné à qui je ne demandais rien : il m’a appris que tu t’étais marié. Malgré le long cortège des années, j’avais espéré que renaîtrait le sentiment que tu avais éprouvé pour moi, comme  on attend l’éternel retour du printemps. Mais ce n’était qu’une cruelle illusion, de même que la lumière douce et dorée des après-midis me faisait croire que c’était encore l’été. Semblables à  un bouquet de roses aux multiples couleurs, les souvenirs ont reparu, transperçant mon cœur de leurs épines.

Tout a commencé un matin gris de janvier, il y a presque vingt ans de cela. Je m’apprêtais à quitter le lycée entre deux cours ; en franchissant le portail, j’ai  entendu des pas derrière moi. Je me suis  retournée et je t’ai vu, toi le beau ténébreux, solitaire et taciturne, dont le charme en avait séduit plus d’une. Tu m’as souri et tu m’as demandé si tu pouvais m’accompagner. J’ai été surprise que tu m’adresses la parole, car jusque-là tu m’avais superbement ignorée, même si nous étions dans la même classe depuis plusieurs mois. Mue par la curiosité, j’ai accepté et nous avons descendu en silence  l’allée qui conduit à l’entrée de la propriété.

La porte s’est ouverte sur le jardin engourdi par le froid ; j’ai eu l’impression de pénétrer dans un labyrinthe, comme si le paysage pourtant familier recélait des mystères insoupçonnés. Quand nous sommes arrivés en bas de la charmille, avant qu’on se dirige vers le potager, tu m’as tendu en silence un  papier où tu avais recopié une poésie, transformant le vouvoiement en tutoiement :
Ma bien aimée
Tu as  cessé de m’aimer, moi qui jusqu’à la mort compte sur ton cœur.
Laisse-moi mon erreur pour me laisser la vie.

Tu m’as oublié comme on oublie un rêve,
Comme efface le jour ce qu’enfante la nuit.
Pour moi, ton œil est froid et ton cœur est fermé.
Mais je t’aime.
           
Au moment où j’ai relevé les yeux, j’ai aperçu les perce-neige et j’ai su qu’un sentiment ne demandait qu’à éclore. Trop émue pour te répondre, j’ai plongé dans le bleu de tes yeux, à la fois portée et ballottée par les vagues de ton désir. M’arrachant
à ce tourbillon, j’ai fait quelques pas et je me suis tournée vers la statue de Saint  Yves, pour qu’il m’aide à retrouver mon chemin, mais il est resté sourd à mes prières.
J’ai pris conscience qu’il était grand temps de retourner au lycée et nous avons fermé la porte du jardin, témoin de notre secret.
           
Puis les jours ont succédé aux jours, le rythme des saisons a suivi celui de notre amour, ponctué par  de tendres promenades : un premier baiser salué par les jonquilles et des brassées d’autres dans la ronde du muguet, du myosotis, des ancolies, des pavots, des dahlias… jusqu’à ne plus former qu’un seul être. Je  nous revois parcourant, main dans la main ou enlacés, les allées, moments privilégiés où tu n’étais qu’à moi, bien loin de ce que j’appelais, sous la morsure de la jalousie, la foule de tes admirateurs et surtout de tes admiratrices. Quand nous traversions le verger ou que nous déambulions dans le potager, ton esprit pratique te faisait envisager  l’avenir très concrètement avec maison et enfants ; pour ma part, l’instant présent me suffisait : je ne me sentais pas prête à entrer dans l’âge adulte ni à assumer toutes ces responsabilités.
           
Et puis le destin s’est rappelé à moi : je venais d’obtenir mon bac ; nos routes allaient se séparer puisque tu restais au lycée. Je ne savais comment aborder le problème, sans te froisser, comme on craint d’abîmer les pétales d’une fleur.
           
Nous nous sommes retrouvés une dernière fois, au port, la veille du 14 juillet. Main dans la main, nous avons parcouru le quai, en direction de la Maison de la Grande  Vigne. Miraculeusement le portail était resté ouvert et nous sommes remontés vers la maison, pour admirer le feu d’artifice, depuis le verger, loin de la foule. Ensuite nous sommes restés dans les bras l’un de l’autre, écoutant la vie nocturne de la nature qui nous entourait une fois encore de sa bulle protectrice. Il a fallu se séparer ce soir-là après un dernier baiser.
           
Et puis tu as disparu de ma vie comme tu y étais entré, brutalement et sans explication, dévastant  sans remords le jardin de mon cœur.
           
Maintenant que j’ai compris que cet amour ne refleurirait plus, peut-être ce jardin que Mathurin Méheut surnommait le Paradou redeviendra-t-il, pour moi, l’Eden d’avant le serpent. De même que la Rance coule paisiblement en ses méandres, les intermittences du cœur feront place à un battement régulier.

Comme un petit coquelicot, mon âme
Comme un petit coquelicot.