Nain 314 (adultes - lauréat)

La disparition de La Fleur

« Voilà, c’est prêt, mes chéris ! » annonça Jeannette en posant le cuvier empli d’eau savonneuse à même l’herbe où s’alignaient Blanche-Neige et les sept nains. Elle les avait sortis un peu plus tôt de ses parterres  où ils s’étaient prélassés tout l’été au milieu des fleurs. « Le froid sera vite là et les gelées avec. Moi, je vous le dis, les petits, il est temps d’hiverner » Les nains de jardin écoutaient, impassibles, la vieille dame qui discourait sur les rigueurs de l’hiver à venir. Tout en parlant, elle trempa le coude dans l’eau du cuvier pour en tester la température, comme on fait pour le bain d’un enfant. « Ça devrait aller, c’est pas trop chaud » Puis elle prit délicatement Blanche Neige entre ses mains noueuses et la plongea dans l’eau mousseuse. « Je commence par mademoiselle. Vous n’y voyez pas d’inconvénients, les garçons ? »

Jeannette se mit à rire en surprenant leurs clins d’œil facétieux. « Non, le bain, vous n’y couperez pas ! Je veux que vous soyez propres comme des sous neufs avant de vous ranger dans la paille de la remise. Et pas la peine de râler ! » Elle vit leurs petits visages de nain se teinter de déception. Elle ne céderait pas, ils le savaient bien, les bougres ! Depuis le temps qu’elle prenait soin d’eux. Jeannette bichonnait ses nains comme d’autres cultivent les bonzaïs. Elle les protégeait des rayons ardents du soleil comme du gel qui pouvait leur être néfaste. Elle en était si fière de ses nains et son jardinet qu’elle entretenait avec une sollicitude maniaque. Elle éprouvait toujours du plaisir à voir les promeneurs s’arrêter devant son portillon pour admirer les fleurs à profusion. Il y avait les marguerites éclatantes, les dahlias colorés, les roses trémières qui s’agitaient sous la brise et les désespoirs de peintre aux clochettes si délicates. Au milieu de toutes ces plantes batifolaient les sept nains en compagnie de la gracieuse Blanche-Neige. Jeannette savait les mettre en valeur, cherchant l’harmonie entre massifs colorés et tenues vives de ses petits bonhommes. Certains admirateurs étaient allés jusqu’à lui proposer d’acheter ses décorations de jardins. Vendre ses nains, c’était inconcevable ! Jamais elle ne s’en séparerait. C’était un cadeau de son mari, son cher Eugène qui l’avait laissée veuve trop tôt.

Tout en déroulant le fil de ses pensées, Jeannette trempait chaque  nain dans le bain et le frottait avec précaution à l’aide d’une chamoisine. Elle leur parlait  doucement, les appelant par leur petit nom qu’elle leur avait attribué en fonction de l’accessoire qui les distinguait. Elle venait de reposer dans l’herbe Arroseur, flanqué de son arrosoir, afin qu’il sèche au soleil. C’était au tour de Brouette, qui serait suivi de Fumeur de pipe, Porte-lanterne, Champignon pour terminer par le nain Musicien et…mais où était donc passé La Fleur, celui qui portait un gros bouquet de violettes, le préféré de Jeannette depuis qu’il avait failli succomber à un terrible accident ? Un soir de grand vent, sa tête s’était fracassée contre la bordure de l’allée. Jeannette lui avait donné les premiers soins. Après avoir minutieusement recollé les deux morceaux, elle avait passé un peu de peinture rose sur la cicatrice. Le nain La Fleur avait de nouveau fière allure mais Jeannette veillait à le poser dans un endroit sûr et douillet pour éviter un autre drame. La vieille dame chercha du regard le nain manquant, l’interpelant gaiement « Montre-toi, La  Fleur ! Où te caches-tu encore, mon coquin ? » Mais le petit personnage d’argile refusait de sortir de sa cachette. Depuis quand avait-il disparu ? Se pouvait-il qu’elle n’ait pas remarqué son absence lorsqu’elle les avait tous rassemblés autour du cuvier ? Jeannette parcourut le jardin, fouillant chaque massif, retournant chaque pierre. En vain. Le nain La Fleur restait introuvable et la vieille dame sentit son cœur se serrer. « Pauvre petit, il est si fragile ! » se lamenta-t-elle. En apercevant les six autres nains et Blanche-neige sagement alignés sur l’herbe et qui brillaient dans leurs atours biens propres, elle essaya de cacher son inquiétude. Pas question de les effrayer, La Fleur allait sans doute réapparaitre, peut-être avec un bouquet encore plus gros. À présent qu’ils étaient bien secs, elle allait les ranger dans la remise où ils passeraient l’hiver bien au chaud dans la paille. Heureusement, une grosse chaine fermée par un cadenas condamnait la porte, ils ne pourraient pas s’échapper de leur abri.

Chaque automne, après avoir remisé ses nains pour la saison froide, Jeannette ressentait du vague à l’âme. Elle se sentait un peu seule en regardant derrière le brise-bise, son jardin vide et souriait en les sachant en bonne santé et à l’abri du froid. Mais cette fois-ci, c’était beaucoup plus grave car, malgré sa recherche obstinée, elle n’avait aucune piste du disparu. Sur les conseils de sa voisine Léontine, elle avait confectionné des petits panonceaux qu’elle était allée placarder sur le tronc des platanes et chez les commerçants du bourg.

– Perdu nain de jardin disparu le dix novembre. Mesurant environ quarante centimètre, il portait, le jour de sa disparition, un paletot jaune, un pantalon et un bonnet bleu. Il tenait dans ses mains un bouquet de violettes. Si vous le croisez, merci de contacter madame Jeannette…. (Suivaient ses coordonnées)  Donne récompense –

Jeannette attendit. Mais le téléphone refusait de sonner et personne ne se manifesta. Elle passait des journées entières à guetter le moindre mouvement dans le jardin, espérant toujours que le petit fugueur rentrerait au bercail. Elle tremblait à l’idée d’un enlèvement .Aucune demande de rançon ne lui était parvenue. Elle avait bien pensé se rendre à la gendarmerie, mais Léontine l’en avait dissuadée. « Que veux-tu qu’ils fassent, les pandores ? Z’ont même pas été capables de retrouver le vélo du père Cachoire ! Alors, ton nain de quarante centimètres, crois-moi… ! » Jeannette restait silencieuse, refermée sur son chagrin .Et ce n’était pas l’assurance que les six compagnons de La Fleur et Blanche Neige soient en sécurité dans une grande caisse garnie de paille derrière la porte cadenassée de la remise qui la consolait. Il n’en manquait qu’un mais c’était son préféré, le plus frêle de tous.

Un dimanche après-midi pluvieux, Léontine, son parapluie sous le bras, se présenta chez Jeannette : « Allons, ma poulette, arrête de te morfondre comme ça ! C’est mauvais pour le teint. Accompagne-moi plutôt au vide-grenier de Gimont, ça te changera les idées, tu en as grand besoin ! »  Léontine y mit tant de persuasion que Jeannette se laissa convaincre et c’est ainsi que, bras dessus bras dessous, les deux amies, serrées sous le parapluie rouge à pois de Léontine, attendirent l’autobus pour la ville voisine où se déroulait le grand déballage de l’année.

Le ciel avait enfin consenti à laisser filtrer un rayon de soleil tandis que Jeannette arborait un sourire satisfait. Parmi les stands qui se tenaient au coude à coude sous la vieille halle et dans les ruelles avoisinantes, elle avait déniché un bonnet framboise avec son écharpe assortie. « Voilà de quoi me tenir chaud pour à peine quelques euros ! »  s’exclama-t-elle. Léontine, elle, exhibait fièrement une pelle à tarte et ses fourchettes à gâteau en proclamant : « À partir de dorénavant, il est interdit de déguster mes pâtisseries avec les doigts ! » Elles rirent comme deux gamines  « Tu vois ! ajoutait Léontine, j’ai eu raison de te sortir de ta morosité ! » Une ombre furtive passa sur le visage de son amie.

Escorté d’un vent froid, le soir se profilait, chassant les derniers  promeneurs. Les deux amies descendaient la rue principale quand, brusquement, Jeannette s’immobilisa devant le déballage hétéroclite d’un   homme assis sur un tabouret et qui fumait tranquillement sa pipe. Quelque chose dans son attitude lui rappelait son nain fumeur de pipe, c’était comme un message de ses nains. Elle se sentit envahie d’une fébrilité inhabituelle. « Dépêche toi donc ! lui disait Léontine, on va rater le bus ! » Mais Jeannette n’écoutait pas. Au milieu du bric-à-brac, à demi caché derrière un moulin à vent aux ailes cassées, se tenait La Fleur. « Mon nain, mon La Fleur ! » s’écria-t-elle en tendant les mains vers lui. « Je t’ai enfin retrouvé, mon enfant ! » Elle voulut  se saisir du petit personnage mais le vendeur, plus rapide qu’elle, avait devancé son geste « Quinze euros, c’est une affaire ! »  annonça-t-il en brandissant l’objet de l’enchère sous les yeux de sa cliente. « Je ne vous paierai rien du tout, monsieur ! Ce nain m’appartient ! » Hurlait à présent Jeannette. « Des nains de ce type, y’en a des milliers, ma pauv’dame ! » s’esclaffait l’homme « Mais puisque je vous dis que c’est mon nain ! insistait la vieille dame je le reconnais ! Regardez sa cicatrice, là ! » Et, se saisissant de La Fleur, elle pointa du doigt la ligne sinueuse qui encerclait le cou d’argile. « Vous voulez un rabais, c’est ça ? Allons, pour vous, ce sera douze euros ! » Mais la vieille dame n’écoutait plus «  Mon petit La Fleur, je t’avais pourtant bien dit de ne pas suivre les inconnus. Tu t’es mis dans de beaux draps, tu sais ! » L’homme, qui avait posé sa bouffarde, montrait des signes d’impatience. Mais quand il voulut reprendre le nain des mains de Jeannette, celle-ci se recula prestement en le serrant dans ses bras « Voleur de nain ! » siffla-t-elle entre ses dents. D’un bond, l’interpellé fut sur elle, bien décidé à reprendre son bien. Mais c’était sans compter sur Léontine qui le menaça de son parapluie, prête à embrocher le scélérat s’il portait la main sur son amie. Les passants, attirés par la querelle, s’agglutinèrent comme des mouches. Une grosse femme vêtue d’un imperméable vert pistache et armée elle aussi d’un pépin de bonne longueur s’approcha de la mêlée en jouant des coudes « Vous avez besoin d’aide ? » claironna-t-elle à l’adresse des deux petites vieilles qui tenaient la dragée haute au ravisseur de nains. « Si c’est pas malheureux d’enlever des nains sans défense ! Crapule ! Canaille ! » hurlait Léontine en faisant tournoyer son pébroc comme Depardieu sa rapière dans Cyrano de Bergerac. La foule, à présent, l’encourageait  « Bandit ! Détrousseur de vieilles dames ! » poursuivait-elle « Pervers,  pa... pe… » Etranglée de fureur, elle en perdait son latin, Léontine, jusqu’à ce que la pourfendeuse en vert pistache vienne à sa rescousse « Débauché ! Satyre ! Esclavagiste ! » L’homme, accablé, tenta un mouvement de replis en hurlant « C’est bon, j’ai compris ! Gardez le donc, votre sale nabot ! » Jeannette n’entendait toujours rien, occupée à bercer son petit La Fleur qu’elle avait emmailloté de son écharpe framboise. « Ah, quand même ! Vous voilà devenu raisonnable ! » répondit Léontine. Et, aussi sec, elle empoigna son amie qu’elle entraina à sa suite.

Une fois installées dans le car, Léontine glissa à Jeannette « Un jour prochain, je préparerai une tarte aux pommes que tu viendras déguster. Et tu sais qui je vais inviter ? Tu ne devineras jamais !… Émile ! »  « Émile ? Tu parles bien de l’Émile qui pue la charogne ? » s’offusqua Jeannette « Celui là même ! » confirma son amie « Oui, c’est vrai qu’il fouette ! Faudra aérer après son départ. Mais tu sais quelle est sa spécialité, à part empailler les bestioles ? Il fabrique des collets à arrêtoir pour traquer le renard, tu piges, ma poulette ? »  Jeannette se pencha alors vers son nain, toujours pelotonné dans son écharpe « Tu entends, La Fleur ? Tu ne risques plus rien, à présent. Si un rôdeur te tourne autour, crac ! Il se fait prendre au piège ! »  Elle sourit, heureuse, quand le nain lui adressa un clin d’œil complice.