Lilas 943 (adultes)

Le lilas de l’Epiphanie

Une semaine avant Noël, l’un des deux lilas de la mairie de Bagnères de Bigorre se mit à bourgeonner. A Noël, de petites feuilles en forme de coeur apparurent et, comme pour fêter l’arrivée des rois mages, des panicules de fleurs pourpres, compactes, vinrent habiller l’arbuste en répandant alentour un parfum tendre et délicat, légèrement anisé.

D’une vingtaine de mètres de large, étiré entre les murs de l’école municipale et l’agence du Crédit Agricole, le jardin de la mairie n’a pourtant rien d’exceptionnel avec son allée centrale gravillonnée bordée de massifs de forsythias, son jet d’eau poussif centré sur une vasque de marbre blanc, et  son aire engazonnée au bout de laquelle les deux lilas montent la garde de part et d’autre de l’escalier de pierre conduisant  à la porte d’entrée de l’édifice public.
Cette floraison inhabituelle en période hivernale et ne touchant que l’un des deux arbustes, pourtant séparés par moins d’une dizaine de mètres, ne manqua pas d’intriguer la population qui se déplaça en masse pour voir l’arbuste fleuri et conjecturer sur la cause d’un phénomène si étrange. Certains y virent l’effet du réchauffement climatique, d’autres, la présence éventuelle d’une faille géologique permettant la remontée d’eau thermale. D’autres encore, faisant référence au bâton fleuri d’Aaron, mentionnèrent une intervention mystérieuse et divine, le Tout Puissant ayant probablement  voulu récompenser la ville et son maire pour sa gestion honnête et  la prise en compte sociale des plus défavorisés.

Ravi, sans le laisser paraître, le maire était sûr que ce fait d’Hiver allait lui permettre de renouveler son mandat, au mois de mars prochain.

Après la visite d’un botaniste du Muséum d’Histoire Naturelle de Toulouse, le journal local, La Nouvelle République des Pyrénées, indiqua que la floraison du lilas était tout ce qu’il y a de plus normal car conforme à celle de tous les lilas fleurissant en avril et qu’il n’existait pas encore d’explication satisfaisante au phénomène observé, anormalement précoce.
Le journal concluait ainsi : « tout se passe comme si cet arbuste avait été transféré brutalement  dans  une serre chauffée ! » Mais chacun savait à Bagnères que les deux lilas avaient été plantés par le député Bertrand Barrère, il y a une vingtaine d’années, et qu’ils n’avaient jamais bougé.

Parce que quelques habitants, peu respectueux, profitèrent de l’obscurité nocturne pour  cueillir un ou deux rameaux fleuris à titre de porte bonheur, le maire fit protéger les abords du lilas par un grillage. Il recommanda aussi d’entourer le tronc d’un manchon de paille pour éviter que les gelées nocturnes n’interrompissent la montée de sève et pour le protéger de l’urine des nombreux cabots accompagnant leur maître jusqu’au site. 

Pendant la deuxième semaine de janvier, la neige se mit à tomber et une couche de 10 cm d’épaisseur recouvrit le toit et le jardin de la mairie… à l’exception d’un secteur lenticulaire, d’une dizaine de mètres de long, s’élargissant à hauteur du lilas fleuri.

Manifestement, la température du sol devait être y plus élevée et  l’hypothèse d’une circulation souterraine d’eau thermale salée, à la faveur de l’existence d’une faille majeure fut retenue à priori par le géologue départemental. Des mesures in situ confirmèrent une élévation de température de l’ordre de trois degrés, à 50 centimètres de profondeur mais aucune présence de sel dissous ne fut décelée.
Par ailleurs, il ne put être donné foi à la rumeur de la rupture éventuelle d’une canalisation enterrée  d’eau chaude puisque la Direction de l’Equipement certifia que le jardin était vierge de tout réseau d’assainissement.

« Si de l’eau chaude circule réellement dans le sous-sol à faible profondeur, pourquoi n’a-t-elle point eu d’effet sur la première neige, tombée début décembre ? » souligna le maire ?
L’hypothèse d’une activité volcanique matérialisée par la remontée récente de magma à partie d’une faille profonde fut alors avancée ce qui ne rassura guère les habitants du quartier de la Mairie.

Pour calmer les esprits, le maire proposa de faire reconnaître par forage cette tache chaude, au début du printemps et le lilas passa au second plan des soucis des Bagnérais d’autant plus qu’un autre évènement, moins champêtre, survenu quelques jours après, vint focaliser l’intérêt de la population : un casse au Crédit Agricole.

Sans doute inspiré par le hold up exceptionnel de la Société Générale à  Nice, il y a plus de trente ans, les malfaiteurs avaient creusé une galerie, d’une quarantaine de mètres de long, partant de la cave à charbon de l’école municipale pour aboutir dans le sous-sol de la Banque, en passant sous le jardin de la mairie.

D’après les premiers éléments de l’enquête, les voleurs, probablement dérangés pendant leur opération crapuleuse, n’avaient pu fracturer que trois coffres privés. La valeur de ce qui avait été dérobé n’était pas encore connue.

L’enquête menée auprès du personnel de permanence à l’école, ne fut pas longue à découvrir que les empreintes digitales d’un jeune intendant coïncidaient avec celles relevées par la police sur l’un des coffres ouverts. Le jeune homme qui possédait une clef de la cave à charbon, avoua le vol, perpétré avec l’aide de deux acolytes, des ouvriers des ardoisières de Labassère, récemment mis au chômage. .

Pour réaliser ces travaux souterrains sans être inquiétés, les trois voleurs avaient choisi les périodes de congés scolaires, creusant chaque nuit, durant l’été, pour se trouver, pendant les vacances de Noël,  face au mur de béton de protection de la banque.

A l’aide de burins, de barres à mines, de pelles et de pioches, ils avaient progressé, utilisant un chalumeau et une bouteille d’acétylène pour arriver à leurs fins, dans la salle des coffres.

Equipés au départ de lampes tempêtes pour le creusement de la première vingtaine de mètres, ils avaient trouvé plus simple et plus efficace pour circuler et évacuer les déblais, de se raccorder ensuite au secteur par l’intermédiaire d’un  câble connecté à la  prise électrique située à l’entrée de la cave.  Une série de six lampes à culot éclairaient le toit de la galerie lorsqu’ils arrivèrent, en décembre, à quelques mètres seulement du mur extérieur de la banque.

Pour mieux identifier la nature des matériaux à casser ou perforer, dans les derniers mètres : d’abord le calcaire marneux, puis le béton armé, enfin l’acier de protection,  en évitant de faire du bruit inutile, un halogène de 500 watts fut mis en place dans la galerie et utilisé jusqu’à la perforation de l’enceinte de protection ménageant un accès dans le sous-sol de la banque.
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Un levé topographique de l’ouvrage souterrain révéla que le lilas fleuri se dressait exactement à l’aplomb de l’halogène.

Craignant de ne pas achever la phase de creusement avant la fin de l’année et de ne pas récupérer or et argent avant l’Epiphanie, date de la rentrée des classes, les trois malfaiteurs avaient travaillé, une grande partie de la journée et toute la nuit, pendant la deuxième quinzaine de  décembre. La chaleur dégagée ainsi par l’halogène, seize heures par jour, avait réchauffé les racines du lilas et provoqué une montée de sève comme lors d’un printemps rayonnant.

Certains Bagnérais firent grief à la police non pas d’avoir démasqué les voleurs mais d’avoir brisé le mystère du lilas fleuri, un peu comme s’évanouit avec l’âge, le merveilleux qui accompagne le petit enfant, à Noël.

Le maire, réélu confortablement, demanda que les circonstances atténuantes soient accordées au jeune intendant car faire fleurir un lilas à l’Epiphanie n’est pas à la portée de tout le monde.