K-mille 013 (12-17 ans)

Soupe aux vermicelles

Le torse plaqué contre la terre humide et froide, il sent une goutte de pluie s'écraser dans son cou, provenant certainement de l'une des branches fines au-dessus de lui. Sa respiration, rauque à cause de l'effort, irrite sa gorge déjà sèche en faisant se soulever à un rythme régulier une petite feuille juste devant sa bouche. Il commence à sentir des courbatures lanciner les muscles de ses jambes et endolorir ses bras à force de guetter, inquiet, ce qui pourrait passer le long de la haie sous laquelle il se terre.
Une bourrasque de vent glacé agite les arbustes, lui donnant une chance inespérée: l'espace de quelques minutes, personne, dans le vacarme bruissant des feuillages, ne remarquera sa fuite s'il tente de quitter sa cachette. D'une main aux ongles sales, il agrippe une poignée d'herbe au-dessus de lui, se hisse hors du fossé en rampant et sent une motte de terre glisser sous son tee-shirt. La pelouse trempée dessine des taches d'eau sur le tissu crasseux, mais la seul chose qui l'importe sont les ronciers qui lui griffent ses chevilles dénudées: il serre les dents, oublie qu'il a mal et scrute les alentours que la pénombre efface. Il semble être seul.

Maël ne prends pas le luxe de réfléchir à une direction: il se relève précipitamment, trébuche, se rattrape et court. Ses baskets terreuses couinent en glissant sur le gazon mal coupé. Il dérape et atterrit allongé sur le ventre derrière une charrette en vieux bois vermoulu. Sa respiration est bruyante et douloureuse, comme si l'air a soudainement des serres qui griffent ses poumons, toutefois il n'a pas le temps de s'arrêter pour reprendre son souffle. Son abri, cette fois, comporte une faille. Il est visible par le dessous et l'arrière -il suffirait d'un hoquet, un toussotement, un son infime pour être repéré. Maël ne peut prendre ce risque.

Une fois de plus, il se relève, juste assez pour guetter tout autour et, tirant profit de sa solitude, il se précipite à quatre pattes vers un endroit plus sûr où personne ne risquait jamais d'aller l'y chercher.

Rester à la même place plus de quelques minutes, c'est se jeter dans la gueule du loup; et alors même que la notion de sureté est toute relative, il entend son cœur battre la chamade durant tout le court trajet qui le sépare de la charrette à l'ombre rassurante du cabanon de jardin. Il s'adosse au bois rugueux, sent les échardes accrocher ses cheveux et ses vêtements. Et là, debout, haletant, le front dégoulinant de sueur, il s'accorde une poignée de secondes pour calmer sa respiration, s'éponger le front, reposer ses jambes qui le font souffrir lorsqu'il s'assoit à même le sol trempé. Entre le mur de béton où grimpe une araignée et la petite cabane, il patiente le temps que son cœur s'apaise.

Maël ose glisser son regard le long de son propre corps. Son tee-shirt, barbouillé de terre et verdit par le frottement de l'herbe grasse est dans un piteux état, abordant un large trou au côté droit; quant au tissu de son pantalon, il a été presque autant griffé que la peau de ses chevilles. Le jeune homme caresse du bout du doigt les longues éraflures d'où perle une estafilade de sang, qu'il essuie fébrilement pour éviter qu'elle ne souille sa chaussette miraculeusement encore blanche.

Coup d'œil rapide à sa montre: il ne reste plus beaucoup de temps. Il va devoir quitter sa cachette au plus vite, sinon...
Sinon il serait attrapé et la traque prendrait fin. Cette traque qui dure depuis des heures, et le force à se tapir sous les haies ou à attendre, les jambes courbaturées, les mains tremblantes, les lèvres rendues violettes par le froid, adossé à un mur de béton gris et austère.

La petite araignée disparait parmi les brins d'herbe signe que, pour lui aussi, il est temps de partir.

Son dos frôle le mur alors que, silencieux comme une ombre, il se faufile le long du cabanon. Il inspire un grand coup, prends son élan et court. Une rafale de vent siffle entre les feuilles des arbres jaunies par l'automne au-dessus de sa tête et, au milieu des bruits mat des glands qui s'écrasent à terre et des branches qui gémissent, il croit entendre un éclat de voix.

Dans sa poitrine, son cœur rate un battement et accélère au moment même où Maël se rue derrière un tronc suffisamment large pour le dissimuler tout entier. Oui, mais pour combien de temps encore ? Tous ses sens à l'affut, il guette, mais rien ne vient. Cependant, il appréhende de sortir de sa cachette, car peut-être que là, juste derrière, on attend impatiemment qu'il fasse un premier faux pas. Tenter un coup d'œil ou une fuite serait leur donner l'occasion de l'avoir... et rester là, tétanisé par l'angoisse, serait les laisser faire. A choisir, la première option laisse encore une chance, aussi infime soit-elle, et par acte de courage elle conserve intact l'orgueil de la proie.

Maël ne perd pas de temps inutilement et fonce. Il sait déjà où il va, sait où se dissimuler en cas de poursuite. Il débarque derrière le tas de bois qui jouxte la grange et stoppe sa course effrénée. Dans la brume du soir, il croit distinguer une odeur alléchante provenant d'une cuisine toute proche. Il se recroqueville sur lui-même, tentant vainement d'étouffer les protestations de son ventre tenaillé par la faim et, comme un animal sauvage, lève le nez pour humer ce parfum appétissant.

Le crépuscule enveloppe doucement le jardin, auréolant la silhouette des arbres d'une aura inquiétante.

Cette fois, ce n'est ni son imagination ni un craquement de feuille ! Il entend bel et bien le son feutré d'un pas qui se rapproche... Maël s'élance; il se fiche désormais de faire du bruit, seul se cacher importe. Désespéré, il cherche un endroit où s'abriter... une petite lucarne, enfoncée dans un creux du mur, attire son attention: il s'élance et s'agrippe aux pierres inégales de la grange. Ses doigts dérapent et s'écorchent. Il réessaye, parvient à saisir une prise et à se hisser un peu plus haut.

Les pas s'accélèrent, plus sûrs d'eux: ils l'ont enfin trouvé.

Maël, parvenu au rebord du vasistas, se plie en quatre pour tenir dans la cavité étroite et attend, le cœur battant.

Son poursuivant arrive au coin du mur. Il avance, semble intrigué; mais Maël voit le triomphe dans son regard: il sait qu'il n'est pas loin. Le traqueur a prit confiance en lui, sûrement a-t-il déjà eu Audrey, Maxence, et tous les autres. Le jeune homme se mord la lèvre inférieure. Le poids de la responsabilité est un peu trop lourd pour lui. S'il est trouvé, la partie se termine et il perd.

Lentement, l'autre va jusqu'au tas de bois et revient en fronçant les sourcils. Maël imagine presque ses pensées. En voulant disparaître un peu plus au fond du creux, il heurte le plexiglas. Un bruit fort et mat perce brusquement le silence.

Soudainement, un grand cri leur parvient de la maison en contrebas, détournant momentanément l'attention de son poursuivant qui avait commencé à lever les yeux. La bruine se met à tomber. Par dessus le froid et les sifflements du vent qui font voler les feuilles, on entend une voix chaude qui appelle.

-Les enfants ! Rentrez à la maison, maintenant ! Il commence à faire noir !

Oh, mais regardez-vous ! Dans quel état sont vos vêtements... Je croyais vous avoir interdit de jouez à cache-cache en tee-shirt, et lorsque la terre est mouillée ! Bon, allez vous lavez les mains pour manger, c'est l'heure de passer à table, petites canailles ! Non, non, Maël. Toi tu vas au bain immédiatement, et si tu ne te dépêches pas, tu seras privé de dessert...