Feuille 821 (adultes)

Un étrange visiteur

Le soleil du mois d’avril éclairait le gazon. Les ombres des arbres couvraient encore une bonne partie du jardin du petit pavillon. L’homme songea que ces ombres se rétréciraient les jours suivants, à l’approche de l’été. Bientôt, il se réfugierait dans les endroits protégés par les feuillages des arbustes ou les aiguilles des conifères. Avec sa femme, ils avaient savamment aménagé cet espace pendant des années. Peu à peu, les plantations successives avaient adopté leurs formes définitives et ils avaient recueilli le fruit de leurs travaux. Il caressa doucement le banc sur lequel il était assis, remarqua des craquelures dans le vernis et se promit de remédier à cela prochainement. Personne ne l’aiguillonnerait plus, désormais, pour qu’il mène à bien ce type de projet. Son épouse était morte neuf mois plus tôt et il pensait invariablement à elle lorsqu’il regardait le jardin, auquel ils avaient ensemble consacré tant d’heures.
Elle adorait cette saison. Elle aurait coupé les branches mortes des framboisiers, taillé les rosiers, débarrassé le bassin des feuilles mortes tombées des arbres. Sa silhouette menue, enveloppée dans un vieux manteau vert quand l’air était encore frais, se serait activée sur tous les fronts. Il l’aurait rejointe pour traîner un sac de débris végétaux, qu’elle aurait patiemment empli à coups de sécateur. Ils aimaient s’asseoir sur ce banc et contempler leur œuvre mouvante, dans la quiétude du soir. L’année précédente, elle l’aurait sûrement appelé de la cuisine, pour lui proposer de prendre un thé. Il aurait promis d’arriver dans cinq minutes et aurait oublié. Elle serait alors venue, un quart d’heure plus tard, avec deux tasses fumantes et ils auraient goûté, sans dire un mot, le charme unique de cet instant.

Un cri retentit dans le silence environnant. Il secoua la tête, pour sortir de sa torpeur. Depuis quelques instants, il éprouvait le sentiment d’une présence. Un chat de gouttière, à sa droite, sur le banc, le fixait. Il ne l’avait pas entendu arriver. Le chat se tenait immobile, ses grands yeux verts énigmatiques semblaient sourire et ses moustaches remuaient sous l’effet du vent. L’homme tendit la main, lentement, pour ne pas effrayer l’animal et lustra son pelage, de la tête jusqu’au dos. Le chat se rapprocha et se blottit contre son flanc, en émettant un ronronnement sourd pour marquer sa satisfaction. Ils restèrent ainsi de longues minutes, avant que l’animal ne saute prestement sur le sol et ne disparaisse au-delà d’un des murs mitoyens. L’homme soupira en pensant à tous les chats abandonnés qui peuplaient le quartier. Celui-là non plus n’avait pas de collier. La nuit, les bruits de bataille le réveillaient parfois. Il pestait alors contre ces sales bêtes et se rendormait ensuite, agacé par l’incurie de la mairie, qui ne réagissait pas devant ce fléau pour les habitants de ce quartier paisible.


La jeune fille se dressait, solidement campée sur ses talons, visiblement décidée à affronter son père. Il lui demanda de répéter ses explications. Elle le fusilla du regard et s’exclama :

-         Vraiment, tu es incroyablement ringard. Toutes mes copines vont à cette soirée et je serai la seule à rester comme une potiche à la maison. C’est dingue ! Tu pourrais au moins accepter que j’y aille jusqu’à minuit.

Elle paraissait très en colère et l’homme hésita à la contrarier. Son silence n’arrangea pas la situation. Elle reprit :

-         Même Estelle y sera. Pourtant, ses parents sont hyper protecteurs, à un point qui frise l’hystérie !

Il vacilla sous le choc. Cette déclaration ne l’aidait pas beaucoup. En vérité, il craignait surtout de ne pas être à la hauteur et de ne pas protéger suffisamment ses enfants, tout seul. Dans le même temps, il se rendait bien compte qu’il devait leur accorder une certaine confiance, à la fois pour ne pas les étouffer et aussi parce que, matériellement, son travail et les tâches ménagères lui laissaient trop peu de temps pour qu’il ait l’ambition de les suivre partout. La perspective de savoir sa fille dehors, dans la nuit, ne l’enthousiasmait pas. Mais sa fureur l’attristait. Il détestait qu’elle se plaigne et qu’elle invoque les sorts plus heureux de ses copines. Pour lui, leur malheur commun s’imposait comme une évidence, même s’il avait conscience du traumatisme qu’avait représenté la perte de leur mère pour ses enfants.

-         Alors, tu te décides ? reprit l’adolescente, énervée, Il faut que je me prépare !

Puis, elle baissa le ton et ajouta : « Enfin, si j’y vais ».

Il comprit qu’elle ne lui en voudrait que modérément s’il s’opposait à sa sortie. Sa furie retombait, parce qu’elle aussi s’interrogeait sur l’intérêt de son escapade.

Il essaya de gagner un peu de temps :

-         Tu m’assures que toutes tes amies seront aussi chez ce garçon et que ses parents sont d’accord pour recevoir autant d’invités ?

Elle acquiesça mollement. Il aurait juré qu’elle n’en était pas certaine. Il résolut de confirmer son interdiction, mais, alors qu’il allait prononcer les mots que sa fille redoutait, il entendit un grattement contre la porte d’entrée. Ils attendirent quelques secondes, suspendant leur conversation. Un miaulement rompit le silence. La jeune fille entrouvrit la porte et le chat s’engouffra dans l’embrasure, la forçant à agrandir le passage. Spontanément, elle s’agenouilla pour l’attraper. Le chat prit plaisir à son étreinte. Il ondula joyeusement entre ses bras, puis se glissa hors de portée et vint se frotter contre les jambes de l’homme.

Sa fille, surprise par cette familiarité, l’interrogea :

-         Tu l’as déjà vu ? Il a l’air de te connaître.

L’homme hocha la tête :

-         Oui, il se promenait dans le jardin, hier. Il m’a tenu compagnie sur le banc. Je ne l’avais jamais aperçu auparavant.

Elle se rapprocha du chat et voulut de nouveau l’enlacer. L’animal se laissa faire. Elle lui donna de petites tapes sur le flanc et admira son minois.

-         J’ai l’impression de t’avoir déjà rencontré, mais je ne me souviens pas où. Tu ne t’es pas échappé de chez une de mes amies, coquin ?

Cette évocation la ramena à sa préoccupation initiale. Mais elle avait perdu beaucoup de sa conviction. Elle redemanda à l’homme :

-         Alors, pour ma sortie, que décides-tu, finalement ?

L’ovale de son visage lui rappela celui de son épouse. Jamais cette similitude ne s’était imposée à lui avec une telle force. Le doute avait fui son esprit. Il lui sourit et répondit fermement :

-         Vas-y, mais je t’accompagne et je t’attendrai à minuit, devant leur maison.

Elle sauta de joie sur place et frappa dans ses mains en signe de contentement.

-         Super, j’étais persuadée que tu allais refuser. Tu sais, je crois que cette soirée sera géniale. Je te promets d’être exacte à minuit.

Elle courut dans les escaliers et la porte de sa chambre claqua. L’homme fit une moue, songeur. Il avait choisi la bonne solution, alors qu’il avait été sur le point de refuser. Ce changement de cap l’intriguait, car il avait coutume de se conformer à une ligne de conduite ferme. Un miaulement l’arracha à ses réflexions. Le visiteur souhaitait visiblement repartir. Il lui ouvrit la porte. Avant de la franchir, l’animal se retourna vers lui et il aurait juré qu’il lui adressait un clin d’œil.

Les semaines s’écoulèrent lentement. L’homme redécouvrit les jours, les uns après les autres, solitaire. Immanquablement, au réveil, il touchait la place vide à ses côtés, dans son grand lit, et cherchait dans sa mémoire le jour équivalent de l’année précédente. Parfois, la singularité de la date évoquait des événements marquants. Pour le lundi de Pâques, son épouse et lui avaient, comme tous les ans, disséminé des œufs dans le jardin et les enfants avaient couru à leur recherche. A la Pentecôte, ils avaient assisté à la projection du film « Amélie Poulain ». Quelques menus détails lui revenaient à l’esprit, qui lui extirpaient un sourire ou un sanglot. Il voyait surtout son épouse, amaigrie par la maladie, le visage envahi par ses grands yeux marron devenus immenses avec le creusement des joues. Elle marchait, accrochée à lui et lorsqu’elle s’arrêtait, de plus en plus fréquemment, pour reprendre son souffle, elle soufflait ostensiblement en murmurant, « Mario, Mario », par référence au personnage d’un jeu vidéo, quand il n’avait plus d’énergie.

Les heures s’égrenaient. La nuit, la place vide l’attendait encore et il retournait dans sa tête les visions d’autrefois, en espérant un sommeil libérateur mais capricieux.

Ce soir-là, les enfants s’étaient couchés de bonne heure. L’homme avait regardé une émission à la télévision, sans parvenir à s’y intéresser. Il se dirigea vers le coffre en bois dans lequel il entreposait les apéritifs et les liqueurs et sortit une bouteille de Pineau. Il s’en versa un premier verre. Le goût douceâtre envahit son palais et sa gorge. Il conserva pendant plusieurs minutes cette sensation dans sa bouche, avant de se resservir. Il but à petites lampées, pour jouir de chaque goutte du précieux breuvage. Le mélange de vin et de cognac dura jusqu’au milieu de la nuit. Lorsque la bouteille fut vide, l’homme la porta dans la cuisine et il regagna ensuite son fauteuil. Un accès de nostalgie l’assaillit de nouveau, mais l’alcool qui irriguait son corps et son esprit atténua la douleur coutumière. Au contraire, une euphorie passagère se diffusa dans tout son être, qu’il désira prolonger encore. Une bouteille de punch à la noix de coco, dont le goulot s’ornait de dépôt blanchâtre, lui parut adaptée pour entretenir son état. Il la saisit et s’apprêta à la déboucher, lorsqu’un bruit sourd retint son attention. Les volets de la fenêtre devaient être mal fermés. En pestant contre ce dérangement, il se leva tout de même en titubant, ouvrit la fenêtre et découvrit l’origine du bruit. Le chat trottinait sur le rebord. D’un bond, il fit irruption dans la pièce.

L’homme n’eut pas le cœur de chasser ce visiteur inattendu, mais bienveillant. Il remit tout en ordre et s’installa à côté de l’animal, qui vint se frotter à lui, comme il l’avait fait auparavant. Il remarqua que le chat frissonnait, en fixant le punch coco et il l'apostropha.

-         Ca ne te plaît pas, dis donc, que je m’attaque à ce petit punch. Eh bien, moi, ça me plaît. Tu trouves quelque chose à redire ?

L’animal continua de trembler en clignant des yeux. L’homme réalisa le grotesque de la situation.

-         Voilà que je me mets à parler à cette bête. Décidément, je suis un peu atteint, soupira-t-il.

Il tendit la main pour attraper la bouteille et la maintint en l’air quelques instants. L’euphorie s’était évanouie, remplacée par une sensation de froid qui le fit trembler, à son tour. Il se décida à ranger le flacon dans le coffre en bois. Quand il revint sur le sofa, le chat parut réchauffé. Il se pelotonna contre lui et leurs chaleurs se confondirent. L’homme s’assoupit dans cette position. Lorsqu’il fut réveillé par les premières lueurs de l’aube, le chat était parti, mais son image amicale imprégnait encore les lieux.

Le chat apparut régulièrement, les jours et les semaines qui suivirent. Il surgissait inopinément, restait quelques instants et s’évanouissait aussi mystérieusement qu’il était arrivé. L’homme acquit la conviction qu’il lui délivrait, à chacune de ses apparitions, un message ou une indication. Souvent, il arrivait dans des moments de tension, ou lorsqu'il devait prendre une décision importante. Ainsi, l’animal désamorça-t-il à plusieurs reprises des conflits, mineurs mais désagréables, qui menaçaient d’éclore entre le père et ses enfants.

Il mena une enquête dans le voisinage pour obtenir des renseignements sur ce chat. Personne ne l’avait jamais vu. Les voisins le confondirent avec d’autres chats ou répondirent évasivement, sans comprendre les raisons de son insistance. Un ami lui proposa un chaton, devant son intérêt soudain pour les quadrupèdes. Mais il ne put glaner la moindre information fiable sur l’objet de ses recherches. L’animal paraissait enveloppé d’une membrane le rendant invisible aux yeux de tous, excepté l’homme, sa fille et son fils. Il renonça à en apprendre plus. L’existence du félin le ravissait désormais.

Le jour anniversaire du décès raviva la douleur et la sensation d’absence. Pourtant, l’homme constata que ses blessures s’étaient lentement apaisées. Il craignait moins les brusques bouffées d’angoisse, qui obscurcissaient son jugement et l’exposaient à des choix velléitaires, à des colères déraisonnables ou à des comportements nihilistes. Les apparitions du chat se firent de plus en plus rares. Parfois, l’homme s’attendait à apercevoir ses yeux énigmatiques, mais cette seule pensée produisait le même effet que la présence de l’animal. Il corrigeait alors son attitude en conséquence, inspiré par son guide félin.

Un matin, il décida d’aller se recueillir sur la tombe de son épouse. Une pluie fine annonçait le début de l’automne. Les trottoirs luisaient à la lumière pâle d’octobre et le froid s’insinuait sous les vêtements d’été. Il accéléra son allure, comme pour échapper à la pluie. Il croisa un premier chat, inconnu, et il eut le sentiment que l’animal l’observait. Il poursuivit son chemin. Un deuxième chat bondit devant lui, le dévisagea et s’enfuit à son tour. Les rares passants se pressèrent en courbant le dos, leur baguette de pain sous le bras, collée contre leurs corps. Il entra dans le cimetière et se dirigea sans hésitation vers la concession trentenaire qu’il avait acquise. La Toussaint, toute proche, recouvrirait les lieux de gerbes dorées ou multicolores. Il reconnut les tombes voisines, avec leurs inscriptions familières. Certaines d’entre elles avaient reçu récemment des visites, comme en témoignaient les offrandes encore intactes, tandis que d’autres demeuraient dans une solitude ancienne, oubliées de tous.

Il força le pas. Il remarqua à peine les chats qui sillonnaient les allées, dans un étrange ballet, pour annoncer son arrivée. Il pensa qu’il devrait ramasser les feuilles mortes et tailler les tiges des plantes posées sur la dalle de granit rose. Lorsqu’il parvint enfin devant la tombe de son épouse, il constata qu’elle avait été nettoyée par la pluie. Mais surtout, sans surprise, il découvrit, majestueusement allongé sur la pierre, dans la position d’un sphinx langoureux et immortel, les yeux fixés dans sa direction comme s’il l’attendait depuis longtemps, les moustaches frémissant sous le vent léger, le chat. Tandis qu’il s’agenouillait pour s’approcher de lui et le caresser, l’animal se déplia pour lui lécher la joue de sa langue râpeuse, émit un miaulement rauque et sauta au bas de la pierre, dans l’allée couverte de graviers.

Le chat s’éloigna lentement, se retourna une dernière fois pour adresser un signe de tête et disparut au-delà du haut mur du cimetière.

L’homme comprit qu’il ne le reverrait jamais.