Clacla 222 (Lauréate 12-17 ans)

MYSTÈRE AU JARDIN
                                   
- Coucou, ma chérie! Ça va? Tu as eu des notes?
Ça,  c'est ma mère, Viviane.                 
                                                                                 
-   Salut, m'man. Oui, je vais bien et, oui, j'ai eu des notes: un 6 (sur 20) et un 9 (sur 20 aussi)...
     Et ça, c'est moi. Je m'appelle Julie, j'ai 12 ans et je suis en 5e. Normal, me diriez-vous? Sauf que ma mère est obsédée par les notes. Dès que je rentre du collège, LA question est posée (je ne comprends pas pourquoi elle s'obstine à vouloir savoir mes notes alors qu'elle sait que mes appréciations sont tout, sauf bonnes. Peut-être attend-elle un miracle). Elle pense aussi qu' avoir des mauvaises notes, c'est comme avoir des poux: on ne s'en débarrasse qu'au prix d'un grand effort (nous n'étions qu'en octobre et j'avais déjà des appréciations médiocres).
Et essayez de me faire une leçon de morale sur les efforts et je m'endors... C'est plus fort que moi, je n'y peux absolument rien !!! Maman dit que le mot ''absolument'' n'existe pas. Pour une fois, j'étais d'accord avec elle: on ne pouvait pas dire que mes notes étaient ''absolument'' nulles, ni qu'elles étaient ''absolument'' géniales!
 Arrêtons de s'évader sur mon bulletin et revenons à nos moutons.
J'ai donc une mère et deux chats: M. Apocalyptique, car il casse tout sur son passage et Mme Lunatique car elle est tout le temps dans la lune.
   Mon père est inconnu à cette adresse car il nous a quitté lorsque j'avais à peine six mois. Un vrai ''débilos'', car je ne sais pas comment il a fait pour quitter ma mère sans avoir de remords: ma mère est encore plus douce qu'un agneau (à ses heures perdues en tout cas...).
  Nous venons d'aménager à la campagne.
    Cela faisait longtemps que je voulais changer d'air afin de respirer celui de la nature plutôt que celui de la ville, trop pollué à mon goût.
Là où nous habitons, cela s'appelle St Marie-les-rases-mottes. Un vrai bled paumé! N'empêche que ça m'a plutôt fait rigoler ce nom.

   Mais voilà, après m'avoir demandé mes notes du jour, ma mère se met à gémir:
-Mais qu'est ce que j'ai fait pour avoir une fille comme ça? Tu feras mieux la prochaine fois, hein?
    Pour la rassurer, je lui dit:
-Ne t'inquiète pas maman. C'est pas la fin du monde non plus! Je vais faire un petit tour dans notre nouveau jardin pour voir les travaux à faire...
Mais voyant ma mère froncer les sourcils en signe de désapprobation, j'ajoute:
-Mais bien sûr, je ferais mes devoirs après!
       Une fois dans le jardin, je partis à la recherche d'un endroit où me cacher afin que maman m'oublie jusqu'à l'heure du repas comme cela, je n'aurais pas à faire mes devoirs après. Je sais, je suis incorrigible! Notre jardin est un vrai fouillis. Grâce à ce doux mois d'octobre, nombreuses fleurs n'étaient pas encore fanées. Sur la façade sud, à côté des fenêtres, les roses étaient abondantes. Des multitudes de variétés y poussaient. Malgré  le peu de connaissance que j'avais sur les fleurs, je reconnus la rose Sonia, une rose aux couleurs pastels, la rose blanche dont l'odeur enivrante parvenait jusqu'à mon nez et m'éblouissait de ses effluve douces et encore chargée de l'odeur de l'été... sans compter l'incontournable rose Bolchoï, une rose dont le cœur est d'or et les contours rouge groseille et qui bénéficiait d'une senteur très puissante...
     A proximité , il y avait des arbres fruitiers : des cerisiers, des framboisiers et d'autres variétés poussaient dans un désordre tellement bien organisé qu'il donnait une impression de sérénité pétillante. Le pépiement des oiseaux et le bourdonnement des insectes m'émerveillaient; c'était comme si je les découvrais pour la première fois de ma vie.  Des plantes grimpantes poussaient sur la clôture, transformant une simple barrière de bois défraichi en frontière avec un royaume imaginaire. Des clématites des montagnes, du jasmin de Madagascar, du lierre arborescent, de la vigne vierge, du lys des Cafres... ainsi que d'autre plantes grimpantes y poussaient en abondance. Plus loin poussaient des herbes aromatiques telles que l'estragon, le laurier, la menthe Bergamote, le romarin, l'origan doré … A ce moment précis, un rayon de soleil persistant de fin de journée traversa les feuilles du saule pleureur et tomba sur ma joue.

   J'eus soudain l'impression que ce jardin féerique n'était là que pour moi et m'attendais pour dévoiler toute sa magie. Cette pensée m'étourdit et je dus m'asseoir pour éviter de tomber à la renverse. En m'appuyant contre le mur afin de retrouver mes esprits, je m'appuyais sur une excroissance en pierre du mur. En regardant bien, je m'aperçus que c'était plutôt du bois...Dans un éclair de lucidité, je me rendis alors compte que c'était  une petite boîte en bois glissée dans un trou de la façade.

   Je voulais en savoir plus... Voulant expulser le coffret de l'orifice dans lequel il était coincé, je me mis à tirer dessus de toute mes forces. Au bout d'un moment, la boîte céda: je tombais sur l'arrière-train. Me relevant avec difficultés, j'observais ce que je tenais dans  les mains encore toutes engourdies par l'effort que j'avais fourni pendant quelques instants. C'était un petit coffret en bois de santal sculpté. Il était orné de magnifiques petites fleurs et de spirales entrelacées dans une harmonie presque irréelle. Le bois était clair comme les yeux de mes chats. Un petit loquet délicieusement sculpté reliait le couvercle à la base.

    Tandis que je détaillais la petite boîte, je fus prise du même sentiment de liberté qui m'avait étourdi quelques minutes auparavant. Je fus de nouveau obligée à m'asseoir tellement ce sentiment était puissant. La lumière avait décru tandis que j'étais occupée avec la boîte, ce qui rendait l'ambiance mystérieuse. Ma mère rompit le charme du moment en me criant:
-Julie, ça fait plus de deux heures que tu es dehors, on va bientôt manger et tu as tes devoirs à faire !!!

     Je sortis de ma douce torpeur afin de me lever. Je courus dans ma chambre pour déposer le coffret et me mis à table. Durant le repas, ma mère me fit un discours sur mes notes en insistant bien sur le fait que si je décrochais cette année, je n'aurai plus les moyens de reprendre un rythme normal. Elle insista d'une voix qui laissait percer la tristesse, sur l'importance d'avoir des bonnes notes car je ne pourrais sans doute pas choisir mon métier plus tard si je continuais comme ça. Depuis le début de l'année, elle prenait mes mauvaises notes avec humour mais je sentais qu'en ce moment, elle en parlait sérieusement, en me livrant toute ses inquiétudes. J'avais l'impression d'avoir 10 ans de plus: je me tenais toute recroquevillée sur moi-même et pensais, sur le moment, à mon avenir plus que d'habitude. En me parlant, ma mère se redressait comme délivrée d'un poids énorme. A la fin du repas, plus personne ne parlait. J'aidais ma mère à débarrasser la table puis je montais dans ma chambre. Lorsque j'ouvris la porte de ma chambre, tous les évènements de la journée me revinrent en mémoire et la boîte, posée  sur mon lit, semblait m'attirer. Je m'asseyais sur mon lit et ouvris doucement le coffret... Quelle ne fut pas ma surprise en découvrant des feuilles jaunies par le temps. A vrai dire, cela ressemblait plutôt à des feuilles de contrôles. Mais ce qui m'intriguait le plus, c'est que ce n'était que des bonnes notes... Pourquoi les cacher ?
 
                                         *
                                    *        *

    Tandis que je farfouillais dans le coffret, trouvant de temps à autre des trésors ayant appartenu à une autre vie: un pendentif-cœur avec à l'intérieur, des photos en noir et blanc, quelques fleurs séchées (dont je reconnus une marguerite et une fleur de pommier)  quelques bonbons collants fleurant bon la violette... .
    Au fond de la boîte se trouvait un petit carnet: je le feuilletais pour  découvrir l'identité de celui ou celle à qui il avait appartenu. Mais ce qui m'intriguait surtout était de savoir pourquoi il (ou elle) cachait  ses bonnes notes...
   Le petit cahier en lui-même était très beau: rose et bleu orné d'arabesques dorées, il ressemblait aux livrets que l'on pouvait voir dans la culture arabe.
   Tandis que je regardais au début, je vis un nom, un seul: Annie. Quelques pages après,
je tombais sur un passage intéressant datant d'il y a à peu près 50 ans:

le 24 mai 1961

Aujourd'hui, j'ai dix-huit ans. Papa et Maman m'ont annoncé qu'ils souhaiteraient me voir devenir médecin et que, d'ailleurs, j'étais déjà inscrite à l'école de médecine. Je leur ai déclaré, doucement mais fermement que cela était impossible car mon rêve est de devenir fleuriste et pas médecin. Quand Papa a entendu ça, il est devenu furieux et il m'a giflé. Lorsque je me suis tourné vers Maman afin de trouver du soutien, elle s'est écartée de moi et m'a lancé un regard furibond. Papa m'a crié que c'étaient eux qui commandaient dans cette maison et que c'étaient eux aussi qui choisiraient mon métier plus tard. Si mes parents ne veulent pas de mon avis, je serai obligée de l'incruster de force dans leur esprit trop étriqué à mon goût. Je leur cacherai donc mon bulletin pour qu'ils pensent que je n'ai pas d'assez bonnes notes pour rentrer à l'école de médecine.
               
                 Et quoi qu'il advienne, je deviendrais fleuriste...

Le reste n'était que les témoignages des nombreuses fois où Annie avait été obligée de cacher ses bonnes notes. N'empêche que j'étais sidérée. Cette fille cachait ses bulletins pour faire le métier de ses rêves! Elle avait de l'audace..Et moi qui ne faisais rien de ma vie ... Elle, au moins, pouvait être contente de ses notes tandis que moi, j'étais incapable d'avoir la moindre petite bonne note. Mais je savais que ça allais changer... Fini les bulletins pourris !!! Mon rêve à moi était de devenir architecte. Autant dire que c'était impossible si je continuais à avoir d'aussi mauvais bulletins. Mais c'était décidé, plus jamais je n'aurais de mauvaises notes.
             
                                   
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Plusieurs mois avaient passé depuis que j'avais pris ma très bonne résolution (nous étions au mois de juin). Je venais de recevoir mon bulletin du dernier trimestre. Lorsque j'ai ouvert l'enveloppe, le cœur battant la chamade et les mains moites, j'ai dû m'asseoir pour ne pas perdre connaissance. J'ai laissé tomber la feuille (que j'allais plus tard mettre dans un cadre) et je me suis  jetée dans les bras de ma mère en pleurant de joie.
   Ma mère ne savait pas pourquoi un tel retournement de situation était possible mais elle ne posait pas de questions. Elle savait juste que j'avais beaucoup grandi et beaucoup mûri ces derniers temps. Nous avions décidé d'un commun accord que l'on ne toucherait pas à notre jardin. Il avait repoussé encore plus beau que l'année d'avant, comme s'il partageait ma joie de vivre... La vie était belle.
                     Merveilleusement belle.

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                               *         *
20 ans plus tard.

  J'ai 32 ans et je suis architecte. J'ai réalisé mon rêve et j'avais une famille aimante. Mon père était revenu deux ans après mon ''aventure'' en s'excusant du mal qu'il avait sans doute causé. Nous ne lui avions pas posé de questions et c'est très bien comme ça...  Ma mère paraît toujours aussi jeune . Avec mon père, ils vivent leur amour au jour le jour. Je me suis marié et j'ai deux enfants: Charlie et Nina, âgées respectivement de 10 et 7 ans. Je les surnomme souvent M. Apocalyptique et Mme Lunatique (petit clin d'œil !). Dans notre nouvelle maison, j'ai veillé à ce qu'il y ait un immense jardin car c'est grâce au mien que j'ai tout ce dont j'ai longtemps rêvé lorsque j'étais enfant...


                                                      FIN