Aster 305 (adultes)



CACHE-TAMPON
Pour moi, une maison sans jardin c'est comme une cave. Ou une tartine sans confiture. C'est pour cela que j'aime bien, chaque été, ce mois passé dans la maison de mes grands-parents, près de Lens , dans le Nord.
Bien sûr, il ne fait pas toujours beau. Pas souvent même, mais il y a le canal pas loin dans lequel je pêche des poissons-chats que ma grand-mère prépare en rouspétant parce qu'elle se blesse aux piquants. Elle jure que c'est la dernière fois qu'elle s'occupe de "ces saletés". Je ne dis rien car je sais que ce n'est pas vrai.
Il y a aussi César, le petit de la boulangère, qui a mon âge  à peu près et me fait rire quand il parle de son "pôpa" ou de sa "môman". J'ai essayé de lui corriger sa prononciation mais il l'a mal pris, arguant que c'est moi qui ai un drôle d'accent. La preuve, c'est que dans son entourage tout le monde parle comme lui. Evidemment, vu comme cela.
Surtout, il y a le jardin. Pour moi, enfant des cités bétonneuses, c'est l'Amazonie, l'Île au trésor.
J'y passe des heures, quand il fait beau, à plat ventre dans les hautes herbes (Grand-père ne l'entretient plus guère, à cause de ses reins, dit-il ). J'ai découvert un monde extraordinaire qu'on ne soupçonne même pas quand on marche bêtement, le nez en l'air. J'ai commencé à collectionner différentes sortes de bestioles que je garde dans des flacons de plastique transparent. Grand-père prétend que je suis un futur Fabre qui était un entoquelque chose autrefois.
-" Peut-être, a rétorqué grand-mère, en attendant c'est moi qui me pèle les mains à frotter les taches d'herbe sur les chemises. "
J'ai une grand-mère râleuse, c'est son mari qui le dit. Mais je l'aime bien.

La haie qui nous sépare du jardin voisin a plus de deux mètres de hauteur. C'est une vraie muraille de verdure renforcée de pointes acérées qui vous lacèrent la peau avec la férocité d'un fauve. C'est rassurant, une haie. Ça protège du regard des autres. L'ennui c'est que cela vous interdit d'épier leurs activités, aux autres. Alors, j'ai trouvé la parade : pendant que mes grands-parents font la sieste (Parce que, sûr qu'ils n'aimeraient pas trop ! ) je me suis frayé un passage dans la muraille, une espèce de tunnel vert si vous voulez et j'ai découvert le domaine du voisin.
A vrai dire, ce n'est pas un jardin. Plutôt une sorte de forêt vierge dominée par un immense tilleul au fond. Partout des plantes grimpantes qui ont dépassé le sommet de leur tuteur et s'effondrent dans un inextricable fouillis. Cela sent l'abandon, la solitude.
Il faut dire qu'il n'est pas souvent là, le voisin. Un week-end sur deux sa voiture stationne devant le portail. Je lui ai parlé juste une fois. J'avais par mégarde envoyé mon ballon dans sa cour.
-       "Si tu recommences, je le garde ", m'a-t-il dit. Du coup, je ne l'aime pas ce monsieur Wrozack. Je crois qu'il ne m'aime pas beaucoup non plus. D'ailleurs, il a une tête à n'aimer personne.
Grand-père m'a prié de contrôler la vigueur de mes shoots. Il ne veut pas d'histoires avec le voisinage.
-          "C'est un ours ", a-t-il conclu.
C'est le mot qui convient. Mon grand-père est un type formidable

César est venu me chercher. Lui non plus n'apprécie pas ce monsieur Wrozack. Ensemble nous avons fait une virée dans le domaine interdit et nous avons mangé tous les abricots qui restaient sur l'arbre. Perdus pour perdus…
C'est devenu une habitude. Une sorte de rituel. Pendant que mes grands-parents dorment, nous hantons les friches de monsieur Wrozack. Et s'il survenait à l'improviste ? Nous savons qu'il n'en sera rien mais le petit frisson d'angoisse que cette perspective nous procure n'a pas d'égal.
Aujourd'hui, nous abandonnons notre enclos pour une  balade dans les alentours. Permission accordée.
Nos pas nous portent, comme souvent, vers la Ravine. C'est une sorte de longue tranchée, profonde de deux mètres environ, large de trois, quatre mètres et qui balafre les champs sur deux cents mètres. Une cicatrice de la guerre, La Grande, celle de 14.
Lieu de rendez-vous de tous les galopins du secteur, l'endroit recèle des trésors que nous nous efforçons de mettre au jour : baïonnettes rouillées, douilles d'obus, boucles de ceinturon, casques cabossés et, parfois, quelques ossements épars.
Aujourd'hui, nous sommes seuls, César et moi. Le violent orage de la nuit a transformé la Ravine en une sorte de marécage glaiseux dans lequel nous engluons nos galoches.
C'est César qui l'a découvert. Sous l'effet du ruissellement, tout un pan de
la tranchée  s'était  affaissé  laissant  apparaître  un  squelette  quasiment
intact. La belle aubaine !
Je vous l'ai dit, ni César, ni moi n'aimons monsieur Wrozack. Ce sentiment partagé explique sans doute, sans la justifier, l'idée saugrenue que nous nous empressons de mettre à exécution.
César me laisse quelques instants en tête-à-tête avec notre bonhomme et revient porteur d'un vieux sac à farine dans lequel nous empilons tous les ossements. Et vogue la galère !
Moment délicat : le retour à la maison. Un léger ronflement issu de la chambre des grands-parents nous rassure : la voie est libre.
Il y a dans le jardin de Wrozack un espace plus dégagé, une sorte de pelouse de mauvaises herbes qui s'étend sur la droite du tilleul. C'est là que nous décidons de ré-enterrer l'ancien combattant qui n'aura bénéficié du soleil qu'un bref instant.
En fait de tombeau, nous nous contentons d'un sillon de faible profondeur dans lequel nous alignons les os extraits du sac sans trop nous soucier de l'ordre qu'exigerait une élémentaire connaissance de l'anatomie humaine.
Qu'importe ! Rien que d'imaginer la tête de Wrozack lorsqu'il découvrira en bêchant la présence du nouveau locataire suffit à notre bonheur.

En bêchant ! Nous avons occulté ce détail : le voisin n'est pas homme à bêcher et les travaux de jardinage semble l'indifférer.
Quinze jours ont passé. Tout ce mal pour rien ! C'est nous qui sommes les plus gênés car nous n'osons plus nous aventurer de l'autre côté de la haie. La présence du soldat inconnu finit par nous mettre mal à l'aise. Ce Wrozack est décidément un sale individu !
La preuve : il est revenu ce week-end, plus ronchon que jamais. Il a découvert sa voiture taguée par quelques apaches des alentours et les invectives qu'il soliloque à mi-voix laissent entendre qu'il nous soupçonne, César et moi, d'être les auteurs de ce méfait.
C'en est trop ! S'il doit se plaindre de nous, autant lui procurer un bon motif. L'idée me trottait dans l'esprit depuis un certain temps. Pas géniale à vrai dire. Franchement stupide même, mais il n'avait qu'à pas commencer !
La cabine téléphonique derrière le presbytère n'est pas trop en vue. Cela nous permet d'appeler la gendarmerie en toute quiétude.
César a balancé d'une traite - "Monsieur Wrozack a commis un crime. Le corps est enterré au fond du jardin, près du tilleul ".
Et il a raccroché vite fait, comme si le combiné lui brûlait les doigts. Le gendarme, au bout du fil, n'a pas eu le temps d'ouvrir la bouche.
Maintenant, il n'y a plus qu'à attendre.

C'est long d'attendre. Aujourd'hui, samedi, rien.
Si la maréchaussée ne se déplace même pas quand on lui offre un squelette presque à domicile, c'est à désespérer d'être un honnête citoyen.
Dimanche matin, branle-bas de combat . Grand-mère est partie à la messe et je suis dans le jardin avec papy quand la fourgonnette de la gendarmerie et une longue voiture grise s'arrêtent devant la grille de Wrozack. Deux gendarmes, un homme en civil et Joseph le cantonnier carillonnent longuement au portail avant que le propriétaire daigne ouvrir.
Je suis glacé d'effroi. Bien sûr, c'est ce que nous voulions. Mais sans le vouloir pour de vrai. Des gendarmes virtuels, ç'aurait été bien ! Mais là, ces hautes silhouettes plaquées à la grille me paralysent. Je pressens la catastrophe proche et me réfugie à l'intérieur de la maison. Ne rien voir, ne rien entendre, ne rien savoir ! Je suis étranger à cette affaire !
Même, et surtout ! si monsieur Wrozack, une heure plus tard, quitte les lieux entre deux gendarmes et menottes aux poings.
Rien à voir, vous dis-je…

Après…
Après, c'est Joseph le cantonnier qui raconte à mon grand-père. Oui, ils l'ont trouvé notre tas d'os et le commissaire se demande encore ce qu'il pouvait bien faire là.
Mais, surtout, tout à côté, ils ont découvert le corps de Mathilde Mansart, une adolescente du pays disparue depuis quatre ans. Wrozack n'a pu nier l'évidence.
Tout à côté ! Un peu plus et c'est nous qui tombions dessus !
Grand- mère est revenue de la messe et s'inquiète :
-          "Qu'est-ce qu'il a ce petit, il est tout pâle ? Ça  va pas, mon bichon ?"
Le bichon est bien près de restituer son petit déjeuner.
Mais si, mais si, ça va ! Pourtant, si tu savais mamy…